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19 juin 2024 Par Philippe Renaud Non

La guerre économique menée par les États-Unis 325 dossiers de rachat examinés par Bercy en 2022

entreprises stratégiques françaises avec 325 dossiers de rachats examinés en 2022

La guerre économique menée par les États-Unis contre les entreprises françaises prend diverses formes, allant des poursuites judiciaires extraterritoriales aux rachats d'entreprises stratégiques. Le récent rapport de Bercy sur les investissements étrangers en France en 2022 illustre cette offensive, avec l'autorisation de 131 rachats d'entreprises jugées "sensibles" par des investisseurs étrangers, principalement américains.

Rachats d'entreprises stratégiques par les Américains

Parmi les 325 dossiers de rachat examinés par Bercy en 2022, 131 ont été autorisés, la plupart impliquant des investisseurs américains, canadiens et britanniques. Ces acquisitions concernent des secteurs clés comme l'énergie, la défense, les transports, la cybersécurité ou encore les technologies critiques.

Quelques exemples marquants :

  • Exxelia, fabricant de composants électroniques pour l'avion Rafale, racheté par l'américain Heico.
  • ADIT, société française d'intelligence économique, passée sous le giron du fonds canadien Sagard.
  • Proxinvest, agence de conseil de vote, acquise par l'américain Glass Lewis.
  • Plüm, fournisseur d'énergie verte, désormais contrôlé par le britannique Octopus Energy.
  • Reden Solar, spécialiste de l'énergie photovoltaïque, racheté par un consortium australien, allemand et canadien.

Si ces rachats ont été autorisés, Bercy a dans la moitié des cas imposé des conditions aux acquéreurs, comme le maintien de l'emploi ou du siège social en France. L'État exige également de conserver 25% des droits de vote dans ces entreprises stratégiques.

Une stratégie délibérée d'affaiblissement

Ces rachats d'entreprises françaises par des groupes étrangers, principalement américains, s'inscrivent dans une stratégie plus vaste de guerre économique menée par les États-Unis selon de nombreux experts.

Dès 1993, le secrétaire d'État américain Warren Christopher réclamait "les mêmes moyens que pendant la Guerre Froide pour faire face à la compétition économique mondiale". Une véritable "nouvelle guerre économique chaude" selon Ali Laïdi, spécialiste de l'intelligence économique.

L'objectif est double pour les États-Unis : affaiblir les concurrents étrangers, y compris alliés, et favoriser les transferts technologiques vers les entreprises américaines. Comme l'explique l'économiste Hervé Juvin, "c'est une stratégie délibérée des États-Unis de mettre en réseau leurs agences de renseignement et leur justice pour mener une guerre économique à leurs concurrents".

Armes juridiques et financières

L'une des armes privilégiées de cette guerre est l'utilisation extraterritoriale des lois américaines pour poursuivre des entreprises non-américaines. C'est ce qui s'est produit dans les affaires visant Alstom, BNP Paribas, Total ou encore Alcatel, avec à la clé des amendes record et des programmes de conformité contraignants.

Comme l'explique l'avocat Olivier de Maison Rouge, "les États-Unis s'arrogent le droit d'être le gendarme du monde qui applique le droit américain". Un droit qui s'étend dès qu'une transaction en dollars ou l'utilisation d'une technologie US est impliquée.

Au-delà des poursuites, les rachats d'entreprises stratégiques permettent aux États-Unis de s'approprier des technologies et savoir-faire clés, au détriment de la souveraineté industrielle française selon Frédéric Pierucci, ex-cadre d'Alstom.

La note confidentielle de la DGSI citée dans un reportage d'Arte parle même d'une "stratégie de conquête" américaine visant notamment les secteurs aéronautique, santé et recherche en France.

Réponse insuffisante de la France

Face à cette offensive économique américaine, les autorités françaises peinent à apporter une réponse à la hauteur selon de nombreux experts.

L'ancien député Pierre Lellouche estime qu'il faut "instaurer un rapport de force pour pouvoir agir à armes égales" avec les États-Unis sur ce terrain de la guerre économique.

De son côté, Bruno Le Maire affirme que la France reste "déterminée à mobiliser tous les leviers nécessaires pour assurer la protection des entreprises essentielles", tout en maintenant son attractivité pour les investissements étrangers.

Mais pour Gérard Araud, ancien ambassadeur, ou encore le journaliste Jean-Michel Quatrepoint, le manque de vision industrielle de long terme en France fait le jeu des Américains dans cette guerre d'influence économique mondiale.

La désindustrialisation accélérée de fleurons comme Alstom, Alcatel ou Péchiney, rachetés par des groupes étrangers, en est l'illustration selon eux. Une perte de souveraineté que le gouvernement peine à enrayer malgré les garde-fous mis en place.

En somme, si la France reste officiellement ouverte aux investissements étrangers, les rachats massifs d'entreprises stratégiques par les Américains cristallisent les tensions de cette nouvelle guerre économique que se livrent les grandes puissances. Une confrontation que Paris semble pour l'instant mal armé pour remporter face à la stratégie délibérée de prédation industrielle menée par les États-Unis.