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18 juin 2024 Par Philippe Renaud Non

Le Gaz Naturel : Arme Géopolitique et Outil de Politique Étrangère de la Russie

Le Gaz Naturel Arme Géopolitique et Outil de Politique Étrangère de la Russie

 

La Russie utilise ses vastes ressources gazières comme un levier d'influence géopolitique et un outil de politique étrangère depuis de nombreuses années. Voici comment Moscou exploite son poids dans le secteur gazier pour tenter d'imposer ses intérêts sur la scène internationale :

L'Arme Énergétique Russe

Le gaz naturel est une composante essentielle de la puissance russe. Avec les plus grandes réserves mondiales de gaz, la Russie dispose d'un atout majeur pour asseoir son influence. Le géant gazier Gazprom, contrôlé par l'État, détient le monopole des exportations par gazoduc et est un bras armé de la politique étrangère du Kremlin.

Moscou n'hésite pas à utiliser le "gaz politique" comme une arme économique pour faire pression sur ses voisins ou les pays dépendants de ses livraisons. En coupant ou en menaçant de couper les approvisionnements, la Russie cherche à obtenir des concessions politiques et économiques. Cette stratégie a été utilisée à plusieurs reprises contre l'Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et d'autres pays de l'ex-URSS. En 2006 et 2009, la Russie a partiellement interrompu le transit de gaz vers l'Europe via l'Ukraine, provoquant de graves pénuries. Plus récemment, en 2022, Moscou a réduit drastiquement ses livraisons vers l'UE en représailles aux sanctions liées à la guerre en Ukraine.

Contrôle des Routes d'Exportation

Au-delà des coupures d'approvisionnement, la Russie utilise son emprise sur les infrastructures gazières pour accroître son influence régionale. Le tracé des gazoducs d'exportation est un enjeu géopolitique clé qui permet à Moscou de courtiser ou d'isoler certains pays.

  • La construction de nouveaux gazoducs comme Nord Stream 1 et 2 vers l'Allemagne visait à contourner l'Ukraine et la Biélorussie, renforçant la dépendance énergétique de l'Europe.

  • À l'inverse, Moscou s'est opposé fermement au projet Nabucco qui devait acheminer le gaz d'Asie centrale vers l'Europe sans passer par la Russie.

  • Le Kremlin cherche également à contrôler les réseaux de distribution du gaz en acquérant des actifs énergétiques stratégiques à l'étranger. Gazprom détient ainsi des participations dans des compagnies gazières européennes comme l'allemande Wingas ou l'autrichienne OMV.

Diversification des Marchés d'Exportation

Face aux tensions avec l'Occident, la Russie tente de réduire sa dépendance aux marchés européens traditionnels en développant de nouvelles routes d'exportation vers l'Asie, notamment la Chine.

  • Le gazoduc Force de Sibérie achemine désormais du gaz russe vers la Chine. Moscou négocie également la construction d'un nouveau gazoduc vers l'Inde via le Pakistan et l'Iran dans le cadre d'un "corridor gazier Nord-Sud".

  • Cette diversification des débouchés vise à accroître la flexibilité de la Russie et à la prémunir contre d'éventuelles nouvelles sanctions occidentales. Elle renforce aussi son influence auprès de pays émergents très demandeurs en énergie.

Utilisation des Prix comme Levier

Au-delà des questions d'approvisionnement, Moscou n'hésite pas à moduler les prix du gaz pour servir ses intérêts. La Russie accorde des tarifs préférentiels, voire des livraisons gratuites, à certains pays alliés comme l'Arménie ou le Belarus pour cimenter leur allégeance.

  • À l'inverse, des prix élevés sont imposés aux clients jugés hostiles, à l'image de l'Ukraine qui a longtemps payé l'un des prix les plus élevés d'Europe pour le gaz russe. La Russie a également menacé à plusieurs reprises d'augmenter ses tarifs pour faire pression sur les pays baltes.

Contournement des Sanctions

Malgré les lourdes sanctions économiques visant son secteur énergétique, la Russie parvient encore à tirer des revenus substantiels de ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l'Europe.

  • Bien que moins lucratives que les ventes par gazoduc, ces exportations de GNL permettent à Moscou de contourner partiellement l'embargo sur son gaz en passant par des intermédiaires comme la Turquie.

  • La Russie cherche aussi à développer de nouveaux marchés pour son GNL, notamment auprès de pays émergents du Sud réticents à appliquer les sanctions occidentales. Moscou mise sur des contrats intergouvernementaux opaques pour vendre son GNL à bas prix.

Coopération avec les Pays Producteurs

Pour renforcer son influence, la Russie resserre ses liens avec d'autres grands exportateurs de gaz comme l'Iran ou le Qatar au sein du "Forum des pays exportateurs de gaz" (FPEG), parfois qualifié d'"OPEP du gaz".

Moscou espère ainsi pouvoir mieux coordonner sa stratégie avec ces pays producteurs et peser sur la formation des prix mondiaux du gaz. L'objectif est de défendre les intérêts communs des membres face aux consommateurs occidentaux. Cependant, les divergences d'intérêts entre la Russie et ces autres exportateurs, souvent alliés des Occidentaux, limitent l'efficacité de cette coopération jusqu'à présent.

En somme, le gaz naturel reste un outil géopolitique de premier plan pour la Russie. En maîtrisant une grande partie de la chaîne d'approvisionnement gazière, de la production au transport en passant par la fixation des prix, Moscou dispose d'un levier d'influence majeur sur la scène internationale. Si les sanctions érodent progressivement cette puissance, le Kremlin multiplie les efforts pour préserver cet atout stratégique.