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26 juillet 2024 Par Philippe Renaud Non

L'opération "Sauver Sarko" : les dessous d'une affaire qui secoue BFM TV

L'opération Sauver Sarko les dessous d'une affaire qui secoue BFM TV

En novembre 2020, une vidéo diffusée sur BFM TV faisait l'effet d'une bombe dans le paysage médiatique et judiciaire français. Ziad Takieddine, homme d'affaires franco-libanais et figure centrale de l'affaire du financement libyen présumé de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, y revenait sur ses accusations contre l'ancien président. Cette rétractation spectaculaire, qui semblait disculper Sarkozy, s'est rapidement révélée être au cœur d'une vaste opération de manipulation médiatique baptisée "Sauver Sarko". Aujourd'hui, cette affaire aux multiples ramifications continue de faire trembler les murs de BFM TV et met en lumière les liens troubles entre médias, politique et justice.

Les origines de l'affaire

L'histoire commence en 2011, lorsque Ziad Takieddine affirme avoir personnellement remis des valises contenant plusieurs millions d'euros en liquide à Claude Guéant et Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, pour financer la campagne présidentielle de ce dernier. Ces accusations, corroborées par d'autres témoignages et documents, ont conduit à l'ouverture d'une information judiciaire en 2013 pour "corruption active et passive, trafic d'influence, faux et usage de faux, abus de biens sociaux, blanchiment, complicité et recel de ces délits".

Pendant des années, Nicolas Sarkozy a nié en bloc ces accusations, les qualifiant de "fable" et de "manipulation". Cependant, l'enquête a progressivement resserré l'étau autour de l'ancien président, aboutissant à sa mise en examen en 2018 pour "corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de détournement de fonds publics libyens".

La fausse rétractation de Ziad Takieddine

C'est dans ce contexte tendu que survient, en novembre 2020, le coup de théâtre de la rétractation de Ziad Takieddine. Dans une vidéo diffusée en exclusivité sur BFM TV, l'homme d'affaires déclare : "Je le dis haut et fort, ce monsieur Sarkozy n'a pas eu un financement libyen pour la campagne présidentielle, ni monsieur Kadhafi ne pouvait le faire parce qu'il ne le faisait jamais".

Cette déclaration, qui semble innocenter totalement Nicolas Sarkozy, est immédiatement reprise en boucle sur BFM TV et dans d'autres médias. L'ancien président s'empresse de réagir sur Twitter, parlant de "vérité qui éclate enfin" et demandant que "toute la lumière soit faite sur les manœuvres et les manipulations qui ont permis de salir mon nom".

Les coulisses de l'opération "Sauver Sarko"

Cependant, l'euphorie est de courte durée. Rapidement, des doutes émergent sur les conditions dans lesquelles cette rétractation a été obtenue. Une enquête est ouverte en mai 2021 sur les conditions de préparation de l'interview de Takieddine, avec en ligne de mire des soupçons de subornation de témoin.

Les investigations révèlent alors l'existence d'une véritable opération de communication baptisée "Sauver Sarko", impliquant une douzaine de protagonistes, dont Michèle "Mimi" Marchand, figure influente de la presse people et proche de Carla Bruni-Sarkozy.

L'objectif de cette opération était clair : obtenir de Ziad Takieddine qu'il revienne sur ses accusations visant Nicolas Sarkozy, d'abord dans les médias, puis auprès d'un notaire chargé d'envoyer un document officiel à la justice française. En échange, Takieddine devait recevoir une somme d'environ 600 000 euros.

L'implication de BFM TV

L'affaire prend une nouvelle dimension en juillet 2024, lorsque Mediapart révèle des échanges de SMS entre plusieurs figures de BFM TV et Véronique Waché, la conseillère presse de Nicolas Sarkozy. Ces messages mettent en lumière une collaboration étroite entre la chaîne d'information et l'entourage de l'ancien président dans la diffusion et le traitement de la rétractation de Takieddine.

Parmi les personnalités impliquées, on trouve Marc-Olivier Fogiel, directeur général de BFM TV, Ruth Elkrief, ancienne présentatrice vedette de la chaîne, et Bruno Jeudy, éditorialiste politique. Les échanges révèlent comment ces figures ont tenu informé en temps réel le camp Sarkozy de la diffusion des images de Takieddine et ont parfois orienté les séquences en plateau abordant l'affaire.

Ces révélations provoquent un véritable séisme au sein de la rédaction de BFM TV. Les journalistes de la chaîne, stupéfaits et consternés, découvrent l'ampleur de la manipulation dont ils ont été, pour certains, les instruments involontaires.

Les conséquences judiciaires

L'enquête sur l'opération "Sauver Sarko" a déjà conduit à plusieurs mises en examen, dont celle de Nicolas Sarkozy lui-même en octobre 2023. L'ancien président est suspecté d'avoir avalisé les manœuvres visant à obtenir la rétractation de Ziad Takieddine.

Plus récemment, le 9 juillet 2024, Carla Bruni-Sarkozy a été à son tour mise en examen et placée sous contrôle judiciaire. Elle est poursuivie pour "recel de subornation de témoin" et "participation à une association de malfaiteurs en vue de commettre l'infraction d'escroquerie au jugement en bande organisée". Son contrôle judiciaire lui interdit d'entrer en contact avec l'ensemble des protagonistes de cette procédure, à l'exception de Nicolas Sarkozy.

Les implications pour BFM TV

Pour BFM TV, les révélations de Mediapart constituent un véritable coup de massue. La crédibilité de la chaîne, déjà régulièrement remise en question par ses détracteurs, se trouve sérieusement écornée. Comment une chaîne d'information en continu, censée être un pilier du journalisme indépendant, a-t-elle pu se laisser instrumentaliser à ce point ?

La direction de BFM TV se trouve face à un dilemme cornélien. D'un côté, elle doit préserver l'image de la chaîne et tenter de restaurer la confiance du public. De l'autre, elle ne peut ignorer les graves manquements déontologiques révélés par cette affaire.

Dans l'immédiat, la chaîne a annoncé l'ouverture d'une enquête interne pour faire toute la lumière sur ces événements. Plusieurs figures impliquées dans l'affaire, dont Bruno Jeudy, ont été suspendues de l'antenne en attendant les conclusions de cette enquête.

Les questions éthiques soulevées

L'affaire "Sauver Sarko" soulève de nombreuses questions éthiques sur le fonctionnement des médias et leurs relations avec le pouvoir politique. Comment garantir l'indépendance journalistique face aux pressions politiques ? Où tracer la ligne entre le journalisme d'investigation et la manipulation médiatique ?

Ces questions ne concernent pas uniquement BFM TV, mais l'ensemble du paysage médiatique français. L'affaire met en lumière les dangers d'une trop grande proximité entre les journalistes et leurs sources politiques, ainsi que les risques liés à la course à l'exclusivité dans un contexte de concurrence médiatique exacerbée.

Les implications politiques

Sur le plan politique, l'affaire "Sauver Sarko" pourrait avoir des conséquences importantes. Si les soupçons de manipulation sont avérés, cela pourrait renforcer la thèse de l'accusation dans le procès à venir sur le financement libyen présumé de la campagne de 2007.

Pour Nicolas Sarkozy, déjà mis en examen dans plusieurs affaires, cette nouvelle affaire complique encore sa situation judiciaire. L'ancien président, qui continue de clamer son innocence, dénonce une "petite bande de pieds nickelés avides d'argent" qui l'aurait impliqué à tort dans cette affaire.

L'avenir de l'affaire

L'affaire "Sauver Sarko" est loin d'être terminée. L'enquête se poursuit et pourrait encore réserver des surprises. Le procès sur le fond de l'affaire du financement libyen, prévu pour 2025, promet d'être un moment crucial pour Nicolas Sarkozy et pour la justice française.

Pour BFM TV, les mois à venir s'annoncent difficiles. La chaîne devra travailler dur pour restaurer sa crédibilité et regagner la confiance de son public. Cela passera sans doute par une refonte en profondeur de ses pratiques journalistiques et de ses relations avec le monde politique.

Conclusion

L'affaire "Sauver Sarko" est bien plus qu'un simple scandale médiatique. Elle met en lumière les zones d'ombre qui persistent dans les relations entre médias, politique et justice en France. Elle souligne également la nécessité d'une vigilance constante pour préserver l'indépendance et l'intégrité du journalisme face aux pressions extérieures.

Au-delà des conséquences immédiates pour les protagonistes de l'affaire, cette histoire pourrait bien marquer un tournant dans la manière dont les médias français, et en particulier les chaînes d'information en continu, exercent leur métier. Elle rappelle que la crédibilité d'un média repose avant tout sur sa capacité à résister aux pressions et à maintenir une distance critique avec ses sources, quelles qu'elles soient.

Enfin, cette affaire souligne l'importance cruciale du journalisme d'investigation dans une démocratie. Sans le travail minutieux des journalistes de Mediapart, les coulisses de l'opération "Sauver Sarko" seraient peut-être restées dans l'ombre. C'est un rappel salutaire que, malgré les difficultés et les pressions, le rôle de "chien de garde" de la démocratie reste plus que jamais essentiel pour les médias.